L’idée m’est venue pendant mes vacances d’été. Peut-être parce que les vacances ont cette capacité à faire remonter certains souvenirs. Des lieux, des odeurs, des moments en famille. Peut-être aussi parce qu’on prend davantage le temps de penser. En tout cas, c’est mon cas.
C’est comme ça que j’ai eu envie de tenter une petite expérience : filmer et monter une vidéo capable de retrouver l’esthétique, mais surtout la sensation, des vidéos familiales tournées au caméscope, dans les années 1990.
Rapidement, je me suis rendu compte qu’il ne suffirait pas seulement d’ajouter une liste d'effets dans Premiere Pro pour obtenir le résultat souhaité. Il fallait aussi essayer de retrouver une manière de filmer. Des imperfections. Des moments parfois parfaitement banals.
En fait, plus que l'esthétique VHS ou cassette de la vidéo finale, mon objectif était avant tout d'essayer de faire ressentir une autre époque... et peut-être de faire remonter quelques souvenirs.
Pourquoi j’ai voulu retrouver l’esthétique des vidéos des années 90
Cette idée ne vient finalement pas de nulle part. Elle mélange à la fois des souvenirs très personnels et une évolution que je remarque depuis quelque temps dans ma propre manière de créer des images.
Quand mon grand-père filmait tout… et parfois rien
En repensant à mes propres vacances lorsque j’étais enfant, je me suis souvenu de mon grand-père et de son caméscope. C’était à la fin des années 90, peut-être au début des années 2000. Pendant quelque temps, il avait pris l’habitude de filmer un peu tout ce qui se passait autour de lui. Enfin, surtout les moments en famille, je crois.
Les repas, les promenades, les enfants qui jouaient (nous !), une activité quelconque… Il pouvait parfois filmer de longues minutes sans que quelque chose de particulièrement spectaculaire ne se passe. En tout cas, c’est le souvenir que j’en garde aujourd’hui.
Mais le soir, ou quelques jours plus tard, il y avait ce rituel. Il branchait son caméscope directement sur la télévision et nous nous retrouvions tous devant l’écran cathodique pour redécouvrir les moments que nous venions de vivre ensemble.
Ces images banales qui finissent par devenir précieuses
En y repensant aujourd’hui, je me rends compte que mon grand-père ne filmait probablement pas en réfléchissant beaucoup à ses images. En même temps, c’est logique : il n’avait pas à satisfaire un algorithme de réseau social qui n’existait pas encore, ni à répondre aux exigences d’un client.
Pas de recherche du cadrage parfait. Pas de stabilisateur. Pas de montage non plus. Les scènes et divers lieux se suivaient sans logique précise, simplement en suivant le cours des enregistrements.
Sur le moment, certaines de ces images devaient peut-être nous paraître sans intérêt. Mais trente ans plus tard, il est évident que je les regarderais totalement différemment. D’ailleurs, j’aimerais beaucoup réussir à remettre la main dessus… si elles existent encore. (PS : oui, je viens justement d'apprendre qu'elles existent encore !)
Parce qu’entre-temps, forcément, le temps est passé. L’eau a coulé sous les ponts, comme disent certains. Pour ma part, ce sont plutôt les cheveux qui tombent… moins que l’eau, malheureusement. Enfin bref !
Les personnes ont changé. Certaines ne sont peut-être plus là. Les enfants sont devenus adultes. Les lieux ont évolué ou ne sont tout simplement plus les nôtres. Et ces images qui ne racontaient presque rien sur le moment racontent aujourd’hui beaucoup plus.
C’est donc à partir de ces souvenirs que j'ai commencé à réfléchir à mon projet vidéo.
Retrouver de l’imperfection dans des images devenues trop parfaites
Pour autant, cette envie ne vient peut-être pas uniquement de mes souvenirs d’enfance. Depuis quelque temps, je remarque aussi une évolution dans mon travail, notamment en photographie. Je suis de plus en plus attiré par certaines esthétiques anciennes. Le grain, les couleurs, les imperfections...
C’est évidemment aussi une tendance actuelle et j’en suis influencé. Mais je pense qu’il y a autre chose. Nous vivons à une époque où il n’a jamais été aussi simple de produire des images extrêmement propres. Et avec le développement des contenus générés ou automatiquement traités par intelligence artificielle, nous sommes aussi confrontés à une quantité croissante d’images techniquement impressionnantes… mais qui, parfois, finissent toutes par se ressembler un peu.
Finalement, ça me donne plutôt envie d’aller dans l’autre sens. De laisser apparaître une patte. Des choix. Des imperfections. Des petits accidents aussi. Enfin, quelque chose qui montre qu’une personne était réellement derrière l’objectif, même si je dois peut-être m’éloigner d’un effet « wahou » qui, de toute manière, finit lui aussi par s’essouffler.
Et cette envie de revenir vers une esthétique de caméscope des années 90 rejoint assez bien ce que je cherche de plus en plus dans mes images : faire quelque chose d'encore plus personnel.
Comment filmer comme avec un caméscope des années 90 ?
Pour arriver à ce résultat, je ne pouvais pas simplement tourner comme je le fais habituellement et tout régler ensuite en postproduction. Il fallait aussi essayer de retrouver une manière de filmer différente.
Bizarrement, ça demande parfois de faire volontairement des gestes ou des mouvements qu’on passe habituellement beaucoup de temps à essayer d’éviter.
Oublier quelques réflexes de vidéaste
Entre-temps, notre manière de filmer a changé. Évidemment ! Et même plus largement, c’est tout notre rapport à l’image qui a depuis été bouleversé.
Aujourd’hui, quand je prends une caméra, je cherche un cadrage, une lumière, un mouvement. J’essaie d’avoir une image propre. Je réfléchis parfois au montage avant même d’avoir terminé de tourner. Oui bon ok, en fait, je fais tout simplement mon métier.
Pour ce projet, j’ai donc essayé de faire l’inverse.
Mauvais cadrages, mouvements et gros zooms
J’ai volontairement mal cadré certains plans. J’ai laissé la caméra bouger. J’ai fait des zooms et des dézooms beaucoup trop agressifs. J’ai filmé des choses parfaitement banales. J’ai parfois laissé vivre un plan sans chercher à ce qu’il se passe quelque chose d’important.
Honnêtement, j’ai beaucoup improvisé et je l’ai pris comme un jeu. Dans le cadre de mes autres projets, j’aurais évidemment considéré ce genre de plan comme raté. Sauf qu'ici, c’est justement ce que je cherchais.
Comment j’ai créé l’effet VHS dans Premiere Pro
Une fois les images tournées, il restait évidemment à leur donner l’apparence d’une vidéo enregistrée avec un ancien caméscope. C’est là qu’arrive la partie la plus paradoxale de cette expérience : dégrader volontairement des images.
Les effets à appliquer dans Premiere Pro pour obtenir un effet rétro
Dans Premiere Pro, je n’ai pas appliqué exactement les mêmes réglages à tous mes rushs. Certaines images avaient besoin d’être davantage dégradées, d’autres beaucoup moins. Même chose pour les défauts de signal : ils n’apparaissent volontairement que de temps en temps.
Pour la base de mon traitement, j’ai donc utilisé :
- Flou gaussien : 1,2
Juste assez pour retirer un peu du piqué très propre de l’image moderne, sans réellement donner l’impression que le plan est flou. - Couleur Lumetri
J’ai commencé avec une base à -15 de contraste, -20 dans les hautes lumières, +10 dans les ombres, -10 dans les blancs, +12 dans les noirs et jusqu'à 90 de saturation. - Courbes Teinte/Saturation
Sur certains plans, j’ai légèrement renforcé certaines couleurs, notamment les bleus et les cyans. Là, je n’ai pas travaillé avec une valeur fixe : j’ai ajusté à l’œil en fonction de chaque image. - Bruit : 3 %
Un bruit volontairement assez discret... mais tout de même présent. - Fractionnement RVB : 0,15 % horizontalement
Le fractionnement vertical reste à 0 %. Même chose pour la profondeur et les autres paramètres.
J’ai également utilisé une seconde piste vidéo dupliquée, parfaitement superposée à la première, pour détériorer uniquement l’information de couleur.
Sur cette deuxième piste, j’ai augmenté la saturation à 150, ajouté un Flou gaussien à 8, puis réduit l’opacité à environ 15 %.
Cette technique permet aux couleurs de légèrement déborder autour des contours, un peu comme sur certaines anciennes images analogiques. Là encore, l’effet doit rester assez discret : s’il saute immédiatement aux yeux, c’est probablement qu’il est déjà trop fort.
J’ai ensuite travaillé la colorimétrie plus finement avec les Roues chromatiques : des hautes lumières très légèrement réchauffées et des ombres à peine refroidies. J’ai également relevé légèrement la partie basse de la courbe de luminance afin d’éviter des noirs trop profonds.
Ces derniers réglages ont été faits à l’œil plutôt qu’avec des valeurs précises, parce que chaque rush réagissait évidemment différemment.
Enfin, j'ai aussi utilisé ponctuellement d'autres effets :
- Ondes progressives, pour créer de petites instabilités ou déformations du signal ;
- de légers défauts de tracking, parfois uniquement dans la partie basse de l’image ;
- quelques filets blancs très fins, visibles seulement pendant quelques images ;
- de petites variations d’exposition ;
- des séparations RVB temporairement plus visibles.
Ces défauts ne sont jamais présents en permanence. Ils apparaissent parfois pendant seulement quelques images avant de disparaître. Je ne voulais pas fabriquer une image constamment détruite par des glitches. L’idée était plutôt que l’image semble globalement normale… puis qu’un petit accident vienne parfois rappeler que cette fameuse « cassette » n’est pas tout à fait parfaite.
Avant / après : de l’image moderne au rendu VHS
AVANT / APRÈS]
PLAY, la date et l’écran bleu
Comme la vidéo était destinée à mon compte Instagram, je voulais aussi que le concept puisse être compris assez rapidement (malgré le format vertical et l'enchaînement rapide des séquences).
J’ai donc ajouté quelques informations très simples directement dans l’image : le fameux « PLAY », ainsi qu’une date. En revanche, je tenais à afficher la vraie date : 2026. Car je trouvais intéressant de créer, pendant un court instant, une sorte de doute : est-ce que l’on regarde vraiment une ancienne vidéo ?
La fin reprend également un autre souvenir très associé à cette époque : l’écran bleu qui pouvait apparaître à la fin d’une lecture.
Faire ressentir un souvenir qui n’est pas le sien
Au fond, toute cette fabrication n’aurait pas beaucoup d’intérêt si le seul objectif était de reproduire techniquement un effet VHS. Ce que je cherchais était surtout ailleurs : dans ce que ces images pouvaient éventuellement réveiller chez celui qui les regarde.
Des souvenirs qui appartiennent un peu à tout le monde
Je voulais que les personnes de ma génération puissent reconnaître certaines choses dans ces courtes séquences. Un repas en famille. Des enfants qui jouent. Une promenade. Un anniversaire. Une caméra que quelqu’un sort un peu au hasard. Quelque chose de doux, de familial et surtout d’imparfait.
Le but était évidemment de me faire plaisir en réalisant ces images. Mais j’aimais aussi l’idée que quelqu’un puisse regarder ces souvenirs et, pendant quelques secondes, penser aux siens. Sur ce point, les premières réactions ont été plutôt bonnes.
Certaines personnes m’ont parlé spontanément de nostalgie. D’autres ont évoqué leurs propres films de famille ou les images tournées autrefois par leurs parents. Parce que si quelqu’un regarde mes images et se met à penser à son vécu, alors l’expérience est - selon moi - concluante.
Une vidéo rétro face aux codes des réseaux sociaux
Si les premières réactions ont été bonnes... je dois aussi avouer que ces premières réactions se sont vite transformées en "dernières réactions". Je m'explique...
Premier essai : laisser le temps à l’atmosphère
La vidéo dure 46 secondes. Elle prend davantage "son temps". Elle permet aux images de s’installer et, surtout, à l’atmosphère d’exister.
Les réactions étaient bonnes, mais sa diffusion sur les réseaux sociaux m’a déçu. Alors, forcément, je me suis posé la question que beaucoup de créateurs finissent probablement par se poser : est-ce trop long ?
Deuxième essai : raccourcir pour l’algorithme
J’ai donc tenté une deuxième expérience. Une vingtaine de secondes seulement et davantage de présence humaine. Une ouverture plus spectaculaire avec un feu d’artifice. Un montage toujours dynamique.
Bref, une vidéo davantage pensée pour les codes des réseaux sociaux. Et pourtant… Non seulement elle m’a moins plu, mais en plus elle n’a pas mieux fonctionné du tout. Autant dire que l’expérience n’était pas franchement concluante.
Faire une vidéo pour des humains avant tout
Finalement, tout ça m’a surtout rappelé quelque chose que l’on peut vite oublier : avant de faire une vidéo pour un algorithme, il vaut peut-être mieux essayer de faire une vidéo pour des humains.
Une vidéo doit avoir le temps dont elle a besoin. Pas celui qu’une plateforme est supposée préférer.
Je continuerai évidemment à réfléchir aux formats, aux durées et à la manière dont mes vidéos sont regardées. Cela fait aussi partie du jeu lorsqu’on publie son travail sur les réseaux sociaux.
Par contre, je n’ai pas envie que ça finisse par dicter ma manière de créer. Surtout si, au bout du compte, je préfère la vidéo qui était justement censée être la moins adaptée.
La cassette tourne encore
Ces deux premiers films restent avant tout des expérimentations. Ils m’ont permis de tester une esthétique, une autre manière de filmer, mais aussi de réfléchir un peu plus à ce que je voulais réellement provoquer avec ces images. Figurez-vous que je ne compte pas m'arrêter là !
Une troisième cassette déjà en tête
Pour cette ultime et dernière tentative, j’aimerais renforcer encore davantage la capacité de chacun à se projeter dans les images en filmant des interactions humaines, des gestes, des détails, des sons… mais sans montrer les visages.
L’objectif sera de laisser suffisamment d’espace pour que celui qui regarde puisse remplacer les personnes filmées par celles de ses propres souvenirs.
Donc... Affaire à suivre !






